Farid Bamouhammad : une figure emblématique
 
   
Farid BAMOUHAMMAD et le "SENS"
Farid le Fou ... d’Amour
Premier contact avec la prison
Deuxième contact avec la prison
Farid à Jamioulx
Farid Bamouhammad : 4ème rencontre (Jamioulx)
5ème visite à Farid
"Le ciel t’accompagne !"
Interruption de la médiatisation ici
Inspiré de l’interview par Malika ATTAR
Pourquoi ma relation avec Farid Bamouhammad ?
Transfert de Farid B. à la prison de Marche-en-Famenne
Farid BAMOUHAMMAD demande l’euthanasie
La grève de la faim de Farid au Centre médico-chirurgical de la prison de St-Gilles se poursuit !
Libéré provisoirement, Farid BAMOUHAMMAD est hospitalisé
Dernier "Devoir d’enquête" à la RTBF-TV 1
Une lettre de Farid B. depuis la prison de Nivelles
Lettre à la Commission de surveillance des prisons le 4 mars 2019
Farid Bamouhammad est décédé
Les acquis par Farid
Lettre de remerciements
Message laissé sur mon Facebook suite au décès de Farid
Farid vient d’être libéré sous conditions
     
   
   
 
    Rubriques
 
   
Presse
Parlementaires
Santé
Syndicats
Directions des prisons
Relations
Tribunal d’Application des Peines
Plaidoiries et jugements
Cour européenne des droits de l’homme
     
   
   
 
    Retour vers...
 
   
Prisons
     
   

 
      Farid à Jamioulx
    Ma première visite le 4 octobre 2010

La prison, un bâtiment moderne, est située en dehors du village dans un cadre de verdure magnifique. A partir de la gare de Charleroi Sud, il y a 20 minutes avec le bus 3. La prison est le terminus.

Guérite à la grille de l’entrée. Je me présente. Il est environ 13H30. Si je rentre tout de suite, c’est encore possible de m’accueillir avant 14H. Long chemin de goudron entre des pelouses. La porte principale est peinte en bleu roi. Je suis beaucoup moins stressée que pour Nivelles. Il fait clair à l’intérieur, il y a de l’espace. Le gardien prend note des données de ma carte d’identité. Je passe les exigences de sécurité plus ou moins les mêmes qu’à Nivelles sauf que je pose mon sac dans une petite armoire à clé (sans cadenas)... Pas question de boissons... Il s’avérera par la suite que c’était une erreur. Il y a en effet possibilité d’avoir un café ou une boisson fraîche dans un distributeur à l’étage des parloirs. Je ferai corriger en téléphonant au gardien de l’accueil. Je m’interroge sur la qualité de la communication entre les membres du personnel carcéral.

Je peux voir Farid en parloir d’avocat. Je craignais de ne le voir "qu’au carreau", c’est-à-dire derrière une vitre parce qu’il était puni. Je me réjouis. Le gardien aimable me dit : "Ici, vous serez tranquilles". C’est une petite pièce propre mais sobre éclairée par une fenêtre assez grande contre le plafond et qui peut être ouverte sur dix centimètres. On voit le ciel et il y a de l’air. Un bureau, quelques chaises.

J’attends Farid dans le couloir. Je ne sais pas par où il va arriver. Finalement, le voilà, encadré par quatre gardiens ! Au passage du contrôle habituel, il pose sa montre sur le côté et traverse. On s’embrasse affectueusement.

Il m’explique sa version de l’incident de Nivelles : il a seulement voulu donner un exemple de la force qu’il n’utilise pas. "Les ciseaux", c’était ses doigts contre la gorge d’un gardien... Juste pour montrer que le déploiement de forces pour l’encadrer était inutile. Il s’est énervé, a menacé, des paroles seulement, parce qu’il ne pouvait pas téléphoner à sa fiancée. Mais la prison cherchait un prétexte pour s’en débarrasser. Comment aussi ne pas réagir quand lors de ces transferts, il lui manque l’une ou l’autre caisse, l’un ou l’autre vêtement ou objet ??

Au travers de ce qu’il m’explique, je comprends de plus en plus dans quel régime carcéral il se trouve et pourquoi les prisons refusent de l’accepter : son régime strict donne un surcroît de travail aux surveillants et à la direction déjà surchargés. On dit de lui qu’"il est fatigant" dit-il. En fait, désireux de voir avancer son dossier, il insiste. Il ne sait pas à quel point la "machine" est lourde à manoeuvrer. Personne à la prison n’y peut rien sans doute. Chacun fait ce qu’il peut mais lui de l’intérieur, comment peut-il le savoir ?

Il est sans cesse sur le qui vive non seulement pour lui-même mais aussi pour les plus jeunes détenus victimes de rackets à l’intérieur de la prison. Ils l’appellent au secours. Il s’interpose pour les défendre... Avec la suite qu’on imagine...

De plus, ici à Jamioulx, le bruit est infernal. Toutes les cellules donnent sur le préau dont la résonance fait penser à un amphithéâtre. Il y a des bruits de voix, des cris, mais aussi de radios, de TV... Dans un tel vacarme, Farid ne peut pas écrire. C’est insupportable.

Comme il n’est là que depuis quelques jours, j’espère qu’il pourra s’adapter, trouver des solutions à l’intérieur comme pouvoir profiter à son tour du parloir, juste pour écrire ou utiliser le plus souvent possible et certainement la nuit des bouchons d’oreille de qualité. (Dans le dernier Test-Santé édité par Test-Achats (n°99 - octobre-novembre 2010), on parle de ce sujet... La puissance, la hauteur et la durée du bruit sont déterminantes dans le risque de dommages auditifs. ) Dans le cas de Farid, c’est aussi un stress difficilement supportable physiquement et psychologiquement. Pourquoi n’a-t-on pas pensé à l’isolation acoustique lors de la construction de cette prison moderne ?

Il m’a demandé : Pourquoi est-ce que j’ai tant souffert toute ma vie ? Je lui ai répondu : Pour que tu puisses en connaître le contrepoids de bonheur.

"Comment vais-je retrouver la société après 27 ans d’enfermement ? Déjà, je sens le changement en prison. Les détenus ne sont plus les mêmes. Il n’y a plus par exemple ce respect des femmes qu’on avait dans le temps...". Nous subissons un système économique délétère. Il me semble que cela ne pourra pas être pire, qu’une révolution se prépare en sourdine sur toute la planète, parce que la panète elle-même est en révolution.

Je lui ai dit que je l’aimais beaucoup. "Pourquoi ?" me dit-il en me regardant gravement. J’ai cherché pourquoi dans mon coeur, dans ma tête, c’est une question délicate. Comment parler de la beauté intérieure ? La réponse est infinie. Je lui ai répondu : parce que tu es un véritable homme, un phare pour l’humanité, droit comme un i, vrai, honnête, limpide, juste, intelligent, cohérent, délicat, prévenant, un homme de coeur,... plein de force, d’une énergie magnifique...

Pour que Farid puisse préparer sa sortie, il a besoin de stabilité. Il préfère la prison de St-Gilles mais St-Gilles n’en veut pas pour les raisons décrites ci-dessus sans doute. C’est vrai que St-Gilles est plus accessible, notamment pour sa maman et sa fiancée. Et puis, il y retrouverait des amis gardiens, des personnes qui le comprennent. Situé dans un centre urbain important comme Bruxelles, ce lieu lui permettrait plus de possibilités d’aides à la réinsertion, notamment psychothérapeutiques pour, en s’appuyant sur ses propres valeurs, l’aider à guérir ses profondes blessures, à retrouver des repères, à se mettre des limites, pour se protéger... Farid n’aime pas la violence et il ne demande qu’à apprendre un autre langage pour obtenir justice. Il ne peut que constater que la violence engendre la violence et se retourne contre lui.

Nous avons été surpris lorsque le gardien est venu nous dire qu’il était temps. Une heure-et-demi de parloir, c’est peu quand il y a tant à dire. Une fois de plus, Farid n’a pas eu le temps de répondre à mes questions.

Il m’avait laissé un message sur mon répondeur : "Si j’étais comme toi, MM, ... (un mot que je n’avais pas compris, peut-être a-t-il "calme" ou "sage" se souvient-il), je serais en paix"...

La prison, Farid, un cercle vicieux initié par la prison qui se plaint et qui peut, à condition d’en avoir la volonté, le rompre... Qui investira le temps nécessaire pour le regagner ensuite,
-  de l’écouter, d’entrer en dialogue avec lui ?
-  au cas où ses demandes légitimes ne peuvent être satisfaites, de lui expliquer pourquoi ?
-  qui prendra le risque (si risque il y a) d’établir une convention avec lui,
-  pour enfin relâcher la pression quotidienne pour lui et le personnel de la prison,
-  afin qu’il puisse démontrer qu’en réalité, il n’est pas (ou plus) dangereux ?
-  Qui aura l’intelligence d’assurer son bien-être en rencontrant ses besoins vitaux autres que la liberté de circuler (ce qui serait en fait seulement mettre en oeuvre la Loi Dupont),
-  pour préparer sa sortie et son avenir ?
-  Qui comprendra que ses réactions violentes en apparence sont des réactions de survie ?
-  Qui osera lui faire confiance dans l’intérêt de la prison, de la direction, du personnel qui l’accueillent et de la société ?